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Marguerite Huré, précurseur de l’abstraction dans le vitrail religieux

In Situ n°3 - printemps 2003

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VéroniqueDavid
ingénieur d’études, cellule vitrail, Sous–direction des études, de la documentation et de l’Inventaire


Fig. 1 : Marguerite Huré. Phot. Inv. P. Fortin © Inventa...
Fig. 2 : Epinay–sur–Seine, église Notre–Dame des Mission...
        Dans le vitrail religieux, le passage à l’abstraction s’est opéré longtemps après son apparition en 1910 dans les arts plastiques[1]. Généralement, on l’attribue à l’intervention de grands peintres contemporains tels Alfred Manessier, Jean Bazaine ou Jean Le Moal et on le situe aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Il est temps de réhabiliter le rôle de précurseur joué par une femme peintre verrier, Marguerite Huré (1895–1967)[2].

L’hommage que lui a rendu le Père Couturier dans la revue L’Art Sacré en 1948 n’a pas suffi à la sauver de l’oubli[3]. Féministe avant l’heure, fière de l’indépendance que lui apportait un métier dominé par le sexe masculin, cette femme au destin singulier, surnommée " la jeune fille à la pipe ", a milité avec acharnement aux côtés de Maurice Denis et de Georges Desvallières pour le renouveau de l’art sacré. Novice dans le vitrail[4], elle n’a pas eu à porter le poids de traditions séculaires et a pu l’enrichir de son regard de peintre et de sculpteur.

Présente dans les expositions, auteur d’articles où elle défend un art du vitrail vivant[5], inventeur de la " brique Huré "[6], elle collabore avec les plus grands architectes de son époque et met son talent au service d’artistes de renom tels Maurice Denis, Georges Desvallières, le Père Couturier, Valentine Reyre ou Jean Bazaine[7].


Fig. 3 : Epinay–sur–Seine, église Notre–Dame des Mission...
        Elle n’abandonne jamais le vitrail figuratif mais son originalité tient surtout à son cheminement vers l’abstraction géométrique colorée.


Fig. 4 : Le Raincy, église Notre–Dame. Vue d’ensemble. P...
        Le Raincy (Seine–Saint–Denis), célèbre " Sainte–Chapelle du béton armé ", construite par les frères Perret en 1922–1923, joue un rôle de révélateur dans son parcours[8]. Appelée par Maurice Denis comme traductrice de ses maquettes en vitrail, elle sera marquée par sa conception de l’ensemble du programme vitré. La place très relative donnée à l’iconographie, l’extraordinaire développement accordé aux motifs décoratifs et l’intégration des verrières dans un plan de coloration qui immerge le visiteur dans un bain lumineux, opèrent une véritable rupture avec la fonction de support de la représentation octroyée au vitrail au 19e siècle.


Fig. 5 : Le Raincy, église Notre–Dame. Verrière des Taxi...
Fig. 6 : Chalon–sur–Saône, chapelle de l’ancien collège ...
        Forte de cette expérience, lorsque Auguste Perret lui commande, en 1929, la réalisation du décor vitré de la petite chapelle de l’école de la Colombière à Châlon–sur–Saône (Saône–et–Loire), elle a l’audace d’en exclure toute iconographie pour chercher à susciter l’émotion par le seul pouvoir de la couleur, à peine modulée par des motifs décoratifs peints à la grisaille.

A l’harmonie de couleurs " glorieuses, braves, élevées ", de soutenir à elle seule, nous dit–elle, les jeunes générations grâce à une " une trame de bleus légers mystiques sur laquelle se brochent des ors clairs, conquérants, des rouges chauds ou froids selon la composition, reliés par des oranges, accompagnant des roses de rose fraîche, ceux–ci soulignés par des touches d’émeraudes ".


Fig. 7 : Chalon–sur–Saône, chapelle de l’ancien collège ...
Fig. 8 : Voreppe, chapelle de l’ancien séminaire. Vue ex...
        Entre 1931 et 1933, à la chapelle de l’ancien séminaire de Voreppe (Isère), construite par l’architecte Pierre Pouradier–Duteil, Marguerite Huré pousse encore plus loin ses recherches.

Elle y interprète le thème du sacerdoce, par le seul jeu des couleurs et des lignes géométriques, sans parole, comme en musique, en donnant une signification précise à chaque verrière.





Fig. 9 : Voreppe, chapelle de l’ancien séminaire. Vue in...
Fig. 10 : Voreppe, chapelle de l’ancien séminaire. Détai...
        Les bleus, les dorés clairs, les blancs évoquent l’Enfance du futur prêtre, les rouges carminés, les Oeuvres actives, les rouges mêlés de bleus, gris et verts, les Missions étrangères, etc.

Tout est mis en oeuvre pour donner du sens : la répartition des couleurs dans une même verrière, les correspondances entre les verrières qui se font face et leur orientation même, puisque les premiers rayons du soleil viennent éclairer l’Enfance et que les derniers disparaissent avec le Retour au Père.

Voreppe constitue, comme l’a reconnu Georges Mercier en 1964, " le premier exemple de l’introduction de la symbolique non–figurative dans l’art sacré contemporain "[9]. Cette quête trouvera son aboutissement, en 1952–1957, à l’église Saint–Joseph du Havre, sa dernière grande commande des frères Perret, où elle abandonne peinture et tracé géométrique au profit de la seule couleur.


Fig. 11 : Le Havre, église Saint–Joseph. Tour de l’églis...


Fig. 12 : Le Havre, église Saint–Joseph. Maquette de Mar...

En ouvrant la voie de la modernité au vitrail religieux, Marguerite Huré a contribué, dès l’entre–deux–guerres, au grand mouvement de renouveau de cet art qui prendra toute son ampleur après la Seconde Guerre mondiale.


Référence de cet article

DAVID,Véronique.Marguerite Huré, précurseur de l’abstraction dans le vitrail religieux. In Situ, revue des patrimoines [en ligne],2005, n°3 [consulté le JJ/MM/AAAA].
http://www.insitu.culture.fr/article.xsp?numero=3&id_article=v5-754


Table des illustrations

Fig. 1 : Marguerite Huré. Phot. Inv. P. Fortin © Inventaire général, ADAGP, 1998

Fig. 2 : Epinay–sur–Seine, église Notre–Dame des Missions. Vue de la façade. Phot. Inv. P. Fortin © Inventaire général, ADAGP, 2000

Fig. 3 : Epinay–sur–Seine, église Notre–Dame des Missions. Rose de la façade en " briques Huré ". Phot. Inv. P. Fortin © Inventaire général, ADAGP, 2000

Fig. 4 : Le Raincy, église Notre–Dame. Vue d’ensemble. Phot. M. Hérold © M. Hérold. 2001

Fig. 5 : Le Raincy, église Notre–Dame. Verrière des Taxis de la Marne par Maurice Denis en collaboration avec Marguerite Huré. Phot. M. Hérold © M. Hérold. 2001

Fig. 6 : Chalon–sur–Saône, chapelle de l’ancien collège de la Colombière. Vue d’ensemble. Phot. B. Sonnet © B. Sonnet. 1997

Fig. 7 : Chalon–sur–Saône, chapelle de l’ancien collège de la Colombière. Maquette de Marguerite Huré conservée au Musée municipal de Boulogne–Billancourt. Phot. Inv. P. Fortin © Inventaire général, ADAGP, 1998

Fig. 8 : Voreppe, chapelle de l’ancien séminaire. Vue extérieure. Reproduction d’une illustration de la revue L’Art Sacré, n° 5, 1935, p. 21

Fig. 9 : Voreppe, chapelle de l’ancien séminaire. Vue intérieure. Phot. G. Bardin © G. Bardin. 2000

Fig. 10 : Voreppe, chapelle de l’ancien séminaire. Détail des verrières des " œuvres actives " par Marguerite Huré. Phot. Inv. B. Cougnassout © Inventaire général, ADAGP, 1986

Fig. 11 : Le Havre, église Saint–Joseph. Tour de l’église, 1952–1957. Phot. Inv. D. Couchaux © Inventaire général, ADAGP, 1999

Fig. 12 : Le Havre, église Saint–Joseph. Maquette de Marguerite Huré conservée au Musée municipal de Boulogne–Billancourt. Phot. Inv. P. Fortin © Inventaire général, ADAGP, 1998


Notes

1 - L’évolution du vitrail est un peu différente dans le domaine civil. Dès les années 20 en effet, on touche à l’abstraction décorative avec, par exemple, les vitraux de Sophie Taeuber–Arp dans le bâtiment de l’Aubette à Strasbourg ou ceux de l’atelier Barillet pour les architectures de Robert Mallet–Stevens.

2 - Sur Marguerite Huré, voir : SJÖBERG, Yves. Mort et résurrection de l’art sacré. Paris, 1957. P. 214–215. Id., "Marguerite Huré, une vocation féminine de maître–verrier ". La Croix, 11–12 février 1968. P. 7. L’art sacré au XXe siècle en France. Musée municipal de Boulogne–Billancourt, 1993. P. 133–134. CHAUSSE, Véronique. " Marguerite Huré ou la passion du vitrail ". La revue de la céramique et du verre, mars–avril 1998, n° 99. P. 40–43. Id., " Marguerite Huré et le décor des claustra entre 1924 et 1933 : contribution à la modernité ". Dossier de la commission royale des monuments, sites et fouilles, 7, Art, technique et science : la création du vitrail de 1830 à 1930, Colloque international, Liège, Le Vertbois, 11–13 mai 2000, Stavelot, 2000. P. 33–41. CALLIAS BEY, Martine. " Marguerite Huré (1895–1967) et l’affaire des vitraux volés de l’abbatiale de Fécamp ". Annales du Patrimoine de Fécamp, n° 8, 2001. P. 52–55. DAVID, Véronique. " Marguerite Huré " dans L’Encyclopédie Perret, IFA, Paris, Monum, 2002.

3 - COUTURIER, Fr. M.–A. " Bilan de l’époque 1920–1940 ". L’Art Sacré, mars–avril 1948, n°3–4. P. 65.

4 - Elle fonde son atelier en 1920 après avoir suivi une formation chez le peintre verrier parisien Emile Ader. Elle y travaillera notamment à la réalisation des cartons de vitraux conçus à l’atelier de dessin des Ateliers d’Art Sacré. Son fonds d’atelier, conservé par sa collaboratrice Marcelle Lecamp jusqu’à son décès en 2000, a pu être sauvé de la disparition et a été déposé au Musée municipal de Boulogne–Billancourt.

5 - On peut citer ses articles de la revue Glaces et Verres ;: Le vitrail moderne, février 1928, n° 2. P. 9–11. Techniques modernes, octobre 1928, n° 6. P. 17–21. L’art nouveau des verrières, juin 1929, n° 10. P. 21–24 . Un matériau nouveau : la " brique Huré ", décembre 1930, n° 19. P. 9–11. Ainsi que Causerie sur le vitrail, dans la revue L’architecture, 1929, supplément technique n° 5. P. 55–57.

6 - Elle protège son invention par le brevet n° 303 775 délivré le 22 octobre 1930. Il s’agit d’une brique creuse blanche dont les deux extrémités, munies de feuillures, reçoivent chacune un verre, coloré du côté extérieur, et incolore du côté intérieur, permettant ainsi de jouer sur le plus éphémère des effets, le reflet. Marguerite Huré imaginait l’emploi de cette brique dans des lieux tels qu’auditoriums, fumoirs ou halls de clinique qui réclamaient une ambiance reposante. En réalité, il n’a pas eu le succès escompté et n’a connu, en dehors d’Epinay, qu’une autre application, en 1952, à l’église de Sofar au Liban (aujourd’hui détruite), édifiée par l’architecte libanais Edde. L’église d’Epinay est donc le seul édifice qui conserve un exemple de ce procédé.

7 - DAVID, Véronique. Marguerite Huré et les peintres. Recherches en Histoire de l’art, 2002, n° 1. P. 15–27.

8 - DAVID, Véronique. Une collaboration d’artistes et de personnalités d’exception ou de l’espoir retrouvé et des vitraux du Raincy. dans Le vitrail des XIXe et XXe siècles dans la Petite Couronne. Cahiers du Patrimoine, sous la direction de Laurence de Finance (à paraître en 2003).

9 - MERCIER, Georges. L’art abstrait dans l’art sacré. Paris, 1964. P. 136–139.